✍️ Analyse signée Frédéric Legrand, fondateur MagicFit · ⏱️ Lecture 12 min · 📅 Mis à jour le 22 septembre 2026
Coubertin et la renaissance des Jeux : ce qu’il a fait, ce qu’on lui prête
La devise n’est pas de lui. La formule non plus.
« Citius, Altius, Fortius » vient d’un dominicain. « L’important, c’est de participer » vient d’un évêque américain. L’idée même de faire revivre les Jeux circulait depuis quarante ans. Ce qui revient à Coubertin est ailleurs, et c’est plus intéressant.
Il existe un récit standard de la naissance des Jeux modernes. Un aristocrate français, frappé par la vigueur des collèges anglais, décide un beau jour de ressusciter Olympie, invente une devise latine, proclame que l’important est de participer, et le monde s’exécute. Ce récit est faux dans presque tous ses détails.
Ce n’est pas une révélation d’historien confidentielle. Les archives du mouvement olympique elles-mêmes établissent l’origine de la devise et de la formule, et documentent les tentatives antérieures de renaissance olympique. La légende s’est installée par un mécanisme banal : la simplification pédagogique, répétée assez longtemps pour devenir une évidence.
Ce que cet article détaille : les olympiades grecques financées par Zappas, les jeux anglais de Much Wenlock et le rôle de William Penny Brookes, ce que Coubertin apporte réellement au projet, le congrès de 1894, les premiers Jeux d’Athènes, l’origine documentée de la devise et de la formule de participation, la présidence de 1896 à 1925, et les zones d’ombre d’un personnage que le mouvement a longtemps présenté sans nuances.
1. Un projet qui ne naît pas de rien
Le dix-neuvième siècle européen est saisi d’une fascination pour l’Antiquité grecque, nourrie par les fouilles archéologiques et par un enseignement classique omniprésent. L’idée de faire revivre les Jeux d’Olympie n’appartient à personne : elle flotte dans l’air du temps, et plusieurs personnes tentent de la réaliser bien avant 1894.
Ce point n’est pas un détail d’érudition. Il change la nature de ce qu’on attribue à Coubertin. Si l’on croit qu’il a inventé l’idée, on en fait un visionnaire solitaire. Si l’on sait qu’il l’a trouvée déjà formulée, tentée, parfois réalisée, alors son apport se déplace vers ce qu’il a effectivement réussi là où d’autres avaient échoué.
Deux entreprises comptent particulièrement, l’une grecque et l’autre anglaise, et Coubertin connaissait les deux. Elles méritent chacune leur section, non par souci de justice rétrospective, mais parce qu’elles expliquent la forme même que prendront les Jeux modernes.
2. Les olympiades de Zappas
En Grèce, un mécène de la diaspora nommé Evangelos Zappas finance à partir du milieu du dix-neuvième siècle une série de rencontres sportives à Athènes, tenues sous le nom d’olympiades. Plusieurs éditions se succèdent entre les années 1850 et les années 1880.
Ces compétitions ont une caractéristique décisive : elles sont réservées aux Grecs. Le projet est celui d’une renaissance nationale, adossée à la revendication d’un héritage, dans un pays indépendant depuis peu et en quête de récits fondateurs. Ce n’est pas un projet universel.
La limite est aussi la raison de l’échec relatif de l’entreprise. Une compétition nationale se réclamant d’un événement panhellénique antique ne pouvait pas prétendre à la portée de son modèle. Les olympiades de Zappas laissent pourtant un héritage matériel considérable : des installations, une expérience d’organisation, et surtout l’idée acquise, à Athènes, qu’accueillir des Jeux est possible.
C’est cet acquis qui rendra crédible, en 1894, la proposition de tenir les premiers Jeux modernes dans cette ville plutôt que dans une autre. La décision n’a rien d’un hommage symbolique improvisé : elle s’appuie sur quarante ans de pratique locale.
3. Much Wenlock et William Penny Brookes
L’histoire anglaise est plus surprenante encore. Dès 1850, un médecin nommé William Penny Brookes fonde à Much Wenlock, dans le Shropshire, une société olympienne qui organise des jeux ouverts à tous. Ces épreuves existent toujours et se tiennent chaque été.
Brookes ne se contente pas d’organiser localement. Il essaime : des imitations apparaissent à travers la Grande-Bretagne. Surtout, il défend l’idée que les Grecs devraient faire renaître une version internationale des Jeux sur leur propre sol, et il le suggère à plusieurs reprises au ministre grec en poste à Londres. Sans succès.
Le lien entre les deux entreprises est attesté par un geste concret : apprenant la tenue de jeux olympiques à Athènes grâce au financement de Zappas, Brookes fait envoyer une coupe de Wenlock destinée au vainqueur d’une course de fond, en encourageant le festival grec à prendre de l’ampleur. Les deux fils de l’histoire se touchent donc bien avant Coubertin.
Coubertin, qui parcourait l’Angleterre pour étudier l’éducation physique dans les collèges, se rend à Much Wenlock en 1890 et y assiste aux jeux. Il en repart avec une conviction et un modèle. L’idée d’un événement international, il ne l’invente donc pas : il la trouve chez un médecin de province anglaise qui la portait depuis des décennies.
4. Ce que Coubertin apporte réellement
Si l’idée circulait, si les tentatives existaient, qu’a-t-il fait que les autres n’avaient pas fait ? La réponse tient en deux mots : une institution permanente.
Zappas avait financé des éditions successives, Brookes avait créé une société locale et plaidé auprès de diplomates. Ni l’un ni l’autre n’avait construit l’organisme qui survivrait à son fondateur, désignerait les hôtes successifs, arbitrerait les conflits et détiendrait la légitimité du label olympique. Coubertin l’a fait, et c’est là son apport propre.
Le second apport est le format itinérant. Les tentatives antérieures ancraient les Jeux dans un lieu : Athènes pour Zappas, Much Wenlock pour Brookes. Faire circuler l’événement de pays en pays transformait une manifestation en système, obligeait chaque édition à négocier avec un État hôte, et donnait à l’institution un pouvoir de désignation qui est resté sa principale ressource.
Le troisième apport est d’un autre ordre : un corps de doctrine. Coubertin a écrit abondamment, formulé une conception du sport comme instrument d’éducation et de paix, et donné au projet un vocabulaire propre. On peut discuter cette doctrine, on ne peut pas nier qu’elle a fourni au mouvement une identité que des jeux locaux n’auraient jamais eue.
Rendre à Brookes et à Zappas ce qui leur revient ne diminue donc pas Coubertin. Cela déplace son mérite de l’invention vers l’organisation, ce qui est un mérite différent et plus rare — et ce que décrit notre article sur le CIO et la Charte olympique.
5. Le congrès de 1894 et Athènes 1896
Le congrès réuni à la Sorbonne en juin 1894 se clôt le 23 juin par la création du comité, la proposition de tenir les premiers Jeux à Athènes en 1896, et l’adoption d’une définition de l’amateurisme. La présidence revient au Grec Demetrios Vikelas ; Coubertin en est le secrétaire général.
Les Jeux d’Athènes se tiennent en 1896, dans un pays qui disposait déjà d’une expérience et d’installations grâce aux olympiades de Zappas. L’événement est un succès populaire local, sans commune mesure avec les proportions ultérieures, mais suffisant pour que le principe d’une deuxième édition ne soit pas remis en cause.
La suite est moins glorieuse et rarement racontée. Les Jeux de Paris en 1900 puis de Saint-Louis en 1904 sont adossés à des expositions universelles, s’étirent sur des mois, et se diluent dans des programmes hétéroclites. Le format ne se stabilise vraiment qu’ensuite. La réussite des Jeux modernes n’a rien d’une évidence rétrospective : elle a failli ne pas survivre à ses premières éditions.
En France même, le projet suscite des résistances. Cinq fédérations s’unissent en syndicat contre Coubertin pour gérer la sélection des athlètes tricolores, posant ce faisant les bases de ce qui deviendra le comité olympique français. L’institution nationale naît donc d’une opposition à l’homme, ce que notre article sur le CNOSF permet de replacer dans la durée.
6. La devise vient d’un dominicain
« Citius, Altius, Fortius » est la formule la plus universellement associée à Coubertin. Elle est du père Henri Didon, dominicain et pédagogue, proviseur et prieur au collège Albert-le-Grand, qui partageait avec lui la passion du sport.
Didon l’emploie lors d’un discours de clôture d’une compétition sportive dans l’établissement dont il avait la charge. Le sens qu’il lui donnait n’était d’ailleurs pas purement athlétique : dans son esprit, citius renvoyait aux études, altius à l’âme et fortius au corps. La devise était une pédagogie complète avant d’être un slogan sportif.
Coubertin n’a jamais caché cette origine. Il s’y réfère explicitement dans un article publié en avril 1896, et invite Didon à ouvrir le congrès olympique du Havre en 1897. L’attribution erronée s’est donc construite après lui, par un effet de raccourci que les sources d’archives contredisent sans ambiguïté.
La devise a par ailleurs évolué : depuis 2021, elle est complétée par le mot Communiter, « ensemble », ajout décidé pour infléchir un triptyque entièrement tourné vers le dépassement individuel.
7. « L’important, c’est de participer » vient d’un évêque
La seconde attribution est encore plus tenace, et son origine est documentée à la date près.
Le 19 juillet 1908, pendant les Jeux de Londres, l’évêque de Pennsylvanie Ethelbert Talbot prononce un sermon à la cathédrale Saint-Paul. Il y déclare, en substance, que l’important dans ces olympiades est moins d’y gagner que d’y prendre part. Coubertin, présent à Londres, reprend et commente la formule quelques jours plus tard lors d’un dîner de gala. C’est de cette reprise que naît l’attribution.
Un détail mérite attention, car il change le sens de la maxime. La formule d’origine oppose gagner et prendre part en établissant une préférence, elle ne disqualifie pas la victoire. La version popularisée — « l’important, c’est de participer » — supprime le terme de comparaison et devient une consolation. Ce n’est pas la même idée, et le glissement a nourri des décennies de malentendus sur l’esprit olympique.
Il serait injuste de reprocher à Coubertin une usurpation : il citait un propos entendu, dans un contexte identifiable, et n’a pas prétendu en être l’auteur. La postérité a fait le reste.
8. Une présidence de près de trente ans
Coubertin accède à la présidence en 1896, après Vikelas, et l’exerce jusqu’en 1925, avant de devenir président d’honneur. Près de trois décennies pendant lesquelles il façonne l’institution bien au-delà de ce qu’aurait permis un mandat ordinaire.
C’est sous sa présidence que se produisent deux décisions structurantes. Le transfert du siège à Lausanne en 1915, décidé pour mettre l’institution à l’abri de la guerre, qui s’est révélé définitif. Et la création de la commission exécutive en 1921, qui met fin à une administration reposant pour l’essentiel sur le secrétaire général — c’est-à-dire, pendant des années, sur lui seul.
Il s’installe personnellement à Lausanne en 1920 et y demeure. La coïncidence entre le lieu de l’institution et le domicile de son président pendant cette période illustre à quel point l’une et l’autre étaient alors confondues.
Le mouvement traverse pendant ce temps l’annulation des Jeux de 1916, puis plus tard ceux de 1940 et 1944, les guerres mondiales interrompant un cycle qu’il avait voulu inaltérable. La régularité olympique, présentée comme une évidence, a connu trois éclipses en un siècle.
9. Les zones d’ombre
Le mouvement olympique a longtemps présenté son fondateur sans nuances. Les travaux historiques des dernières décennies ont établi un portrait plus contrasté, qu’un article honnête ne peut pas taire.
Le point le plus documenté concerne la place des femmes. Coubertin s’est opposé à leur participation aux Jeux, position qu’il a défendue publiquement et qui n’était pas une simple concession à l’époque : elle procédait d’une conception explicite du rôle respectif des sexes dans la compétition sportive. Les premières participations féminines se sont faites contre son avis, et l’ouverture progressive des épreuves s’est étalée sur près d’un siècle.
D’autres aspects de sa pensée relèvent des conceptions dominantes de son milieu et de son temps, notamment sur les hiérarchies entre peuples. Les rappeler n’est pas juger un homme du dix-neuvième siècle avec les critères du vingt-et-unième : c’est refuser de présenter une doctrine comme intemporelle alors qu’elle était datée.
Ses positions tardives, en particulier son appréciation des Jeux de Berlin de 1936, font l’objet de débats historiographiques nourris. Les sources divergent sur l’interprétation à donner à ses déclarations de cette période, et il serait imprudent de trancher ici. Le fait que le débat existe suffit à justifier qu’on ne présente pas le personnage comme une figure lisse.
Cette lucidité ne relève pas du procès. Elle permet au contraire de mieux apprécier ce qui a survécu : l’institution qu’il a construite a évolué sur presque tous les points où sa pensée était datée, ce qui est peut-être le meilleur indice de sa solidité.
10. Ce qu’on lui attribue à tort
Le tableau ci-dessous récapitule les attributions les plus courantes et leur origine documentée.
| Ce qu’on lui attribue | Origine réelle |
|---|---|
| « Citius, Altius, Fortius » | Le père Henri Didon, dominicain |
| « L’important, c’est de participer » | Mgr Ethelbert Talbot, Londres, 19 juillet 1908 |
| L’idée de faire revivre les Jeux | Zappas en Grèce, Brookes en Angleterre, avant lui |
| La première présidence du CIO | Demetrios Vikelas ; Coubertin lui succède en 1896 |
| L’institution permanente | Bien de lui, et c’est son apport majeur |
| Le format international itinérant | De lui, là où les précurseurs restaient locaux |
| L’emblème aux cinq anneaux | Sa conception lui est attribuée sans débat |
D’après les ressources du mouvement olympique, des sources encyclopédiques de référence et des travaux d’historiens du sport. Vérification au 9 septembre 2026.
11. Démêler les attributions
L’outil ci-dessous passe cinq attributions au crible : la devise, la formule de participation, l’idée de renaissance, l’internationalisation et l’emblème. Chaque fiche indique l’auteur réel, le contexte et ce que Coubertin y a effectivement apporté.
Coubertin : ce qui est de lui, ce qui ne l’est pas
Cinq attributions passées au crible des sources. Sélectionnez-en une pour voir ce que disent les archives.
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Cette lecture s’appuie sur des sources documentées, mais l’histoire du sport reste un champ de recherche vivant. Sur les points contestés, notamment les positions tardives du personnage, les travaux universitaires apportent des nuances qu’un tableau ne peut pas restituer.
12. Quand vérifier et où consulter
Les points sur lesquels il faut se méfier des sources de seconde main :
- Citations attribuées à Coubertin : la plupart des formules célèbres ne sont pas de lui. Remonter à l’archive avant de citer.
- Dates des précurseurs : les sources divergent sur certaines éditions des olympiades de Zappas. Croiser plusieurs références avant d’avancer une date.
- Récits de la renaissance : les versions qui présentent une invention solitaire ignorent quarante ans de tentatives documentées.
- Positions du personnage : ses vues sur les femmes et sur les Jeux de 1936 font l’objet de travaux spécialisés. Ne pas s’en remettre à des synthèses grand public.
- Contenu de la Charte olympique : elle est amendée régulièrement, y compris la devise. Vérifier la version en vigueur.
Interlocuteurs pertinents : les ressources documentaires du mouvement olympique, les publications des historiens du sport, et les fonds d’archives spécialisés. Cet article ne s’y substitue pas.
13. Sources externes
📚 Références vérifiables
- Comité international olympique — le Congrès olympique de Paris 1894 : olympics.com
- Comité international olympique — histoire de l’institution : olympics.com
- Comité national olympique et sportif français — guide d’exposition France olympique : cnosf.franceolympique.com
- Comité international Pierre de Coubertin — Jean Durry, Le vrai Pierre de Coubertin : coubertin.org
- Herodote — la renaissance des Jeux olympiques : herodote.net
- Ville de Paris — à l’origine des Jeux olympiques : paris.fr
- Slate — les origines anglaises des Jeux modernes : slate.fr
14. Questions fréquentes
FAQ — Coubertin et la renaissance des Jeux
15. Pour aller plus loin sur magicfit.fr
- 👉 Le CIO et la Charte olympique : histoire, statut, gouvernance — l’institution née du congrès de 1894.
- 👉 Le CNOSF : représentation, propriétés olympiques, conciliation — le comité français, né d’une opposition à Coubertin.
- 👉 Disciplines olympiques officielles : la liste 2024-2028 — le programme des Jeux aujourd’hui.
- 👉 Sport amateur ou professionnel : que dit la loi ? — l’héritage lointain de la définition adoptée en 1894.
- 👉 Sport de haut niveau : qu’est-ce que c’est officiellement ? — ce qu’est devenue la carrière sportive encadrée.
- 👉 Les fédérations sportives : agrément, délégation, fonctionnement — les structures qui se sont opposées au projet olympique français.
- 👉 Code du sport français : ce que dit la loi en 2026 — le cadre juridique dans lequel s’inscrit aujourd’hui l’héritage olympique.
📚 Encyclopédie du sport · Histoire et institutions
Comprendre les institutions du sport, cluster par cluster.
Origines, précurseurs et attributions — démêlés par la Rédaction MagicFit.